L'hirondelle (Henri Chantavoine)









L’Hirondelle

Quand les froids sont venus, la prudente hirondelle
Quitte nos durs climats pour des pays plus doux ;
Mais l’oiseau de retour, en s’éloignant de nous,
Pense au toit de son hôte, et lui reste fidèle.
Le nid abandonné hante son souvenir,
Et quand elle s’en va, la bonne voyageuse
En emporte avec elle une image joyeuse
Que son âme d’oiseau saura bien retenir.
Adieu donc, et partez, frileuses hirondelles,
Mais revenez chez nous pour les feuilles nouvelles,
Et vous retrouverez, comme tous les printemps,
Avec vos anciens nids accrochés aux solives,
Le bonjour familier et les regards contents,
Qui rendent chaque fois les amitiés plus vives.

Henri Chantavoine (*)





(*) Henri Chantavoine (1850-1918). Homme de lettres et poète.





Mon cricri (G. Sand)








Mon cricri


J’habitais alors l’ancien boudoir de ma grand-mère. Mes deux enfants occupaient la grande chambre attenante. Je les entendais respirer, et je pouvais veiller sans troubler leur sommeil. Ce boudoir était si petit, qu’avec mes livres, mes herbiers, mes papillons et mes cailloux (j’aillais toujours m’amusant à l’histoire naturelle sans rien apprendre), il n’y avait pas de place pour un lit. J’y suppléais par un hamac. Je faisais mon bureau d’une armoire qui s’ouvrait en manière de secrétaire, et qu’un cricri(1), que l’habitude de me voir avait apprivoisé, occupa longtemps avec moi. Il y vivait de mes pains à cacheter, que j’avais soin de choisir blancs, dans la crainte qu’il ne s’empoisonnât. Il venait manger sur mon papier pendant que j’écrivais, après quoi il allait chanter dans un certain tiroir de prédilection. Quelquefois il marchait sur mon écriture, et j’étais obligée de le chasser pour qu’il ne s’avisât pas de goûter à l’encre fraîche. Un soir, ne l’entendant plus remuer et ne le voyant pas venir, je le cherchai partout. Je ne trouvai de mon ami que les deux pattes de derrière, entre la croisée et la boiserie. Il ne m’avait pas dit qu’il avait l’habitude de sortir, et la servante l’avait écrasé en fermant la fenêtre.

J’ensevelis ses tristes restes dans une fleur de datura que je gardai longtemps comme une relique ; mais je ne saurais dire quelle impression me fit ce puéril incident. J’essayai bien de faire là-dessus de la poésie, j’avais ouï dire que le bel esprit console de tout ; mais, tout en écrivant la Vie et la Mort d’un esprit familier, ouvrage inédit et bien fait pour l’être toujours, je me surpris plus d’une fois toute en larme.





  1. Cricri : nom donné, d’après son cri, au grillon.

Au bord du quai (Emaile Verhaeren)










Au bord du quai 



Et qu’importe d’où sont venus ceux qui s’en vont,
S’ils entendent toujours un cri profond
Au carrefour des doutes !
Mon corps est lourd, mon corps est las,
Je veux rester, je ne peux pas ;
L’âpre univers est un tissu de routes
Tramé de vent et de lumière ;
Mieux vaut partir, sans aboutir,
Que de s’asseoir, même vainqueur, le soir,
Devant son oeuvre coutumière,
Avec, en son coeur morne, une vie
Qui cesse de bondir au-delà de la vie.




Emile Verhaeren