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Ce que disent les fleurs (G. Sand)
G. Sand
(Contes d’une grand-mère)
Je savais bien le contraire. Je les entendais babiller confusément, surtout à la rosée du soir ; mais elles parlaient trop bas pour que je pusse distinguer leurs paroles ; et puis elles étaient méfiantes, et, quand je passais près des plates-bandes du jardin ou sur le sentier du pré, elles s'avertissaient par une espèce de psitt, qui courait de l'une à l'autre. C'était comme si l'on eût dit sur toute la ligne : «Attention, taisons-nous ! voilà l'enfant curieux qui nous écoute».
Je m'y obstinai. Je m'exerçai à marcher si doucement, sans frôler le plus petit brin d'herbe, qu'elles ne m'entendirent plus et que je pus m'avancer tout près, tout près ; alors, en me baissant sous l'ombre des arbres pour qu'elles ne vissent pas la mienne, je saisis enfin des paroles articulées.
Il fallait beaucoup d'attention ; c'était de si petites voix, si douces, si fines, que la moindre brise les emportait et que le bourdonnement des sphinx et des noctuelles les couvrait absolument.
Je ne sais pas quelle langue elles parlaient. Ce n'était ni le français, ni le latin qu'on m'apprenait alors ; mais il se trouva que je comprenais fort bien. Il me sembla même que je comprenais mieux ce langage que tout ce que j'avais entendu jusqu'alors.
Un soir, je réussis à me coucher sur le sable et à ne plus rien perdre de ce qui se disait auprès de moi dans un coin bien abrité du parterre. Comme tout le monde parlait dans tout le jardin, il ne fallait pas s'amuser à vouloir surprendre plus d'un secret en une fois. Je me tins donc là bien tranquille, et voici ce que j'entendis dans les coquelicots :
- Mesdames et messieurs, il est temps d'en finir avec cette platitude. Toutes les plantes sont également nobles ; notre famille ne le cède à aucune autre, et, accepte qui voudra la royauté de la rose, je déclare que j'en ai assez et que je ne reconnais à personne le droit de se dire mieux né et plus titré que moi.
A quoi les marguerites répondirent toutes ensemble que l'orateur coquelicot avait raison. Une d'elles, qui était plus grande que les autres et fort belle, demanda la parole et dit :
- Je n'ai jamais compris les grands airs que prend la famille des roses. En quoi, je vous le demande, une rose est-elle plus jolie et mieux faite que moi ? La nature et l'art se sont entendus pour multiplier le nombre de nos pétales et l'éclat de nos couleurs. Nous sommes même beaucoup plus riches, car la plus belle rose n'a guère plus de deux cents pétales et nous en avons jusqu'à cinq cents. Quant aux couleurs, nous avons le violet et presque le bleu pur que la rose ne trouvera jamais.
- Moi, dit un grand pied d'alouette vivace, moi le prince Delphinium, j'ai l'azur des cieux dans ma corolle, et mes nombreux parents ont toutes les nuances du rose. La prétendue reine des fleurs a donc beaucoup à nous envier, et, quant à son parfum si vanté...
- Ne parlez pas de cela, reprit vivement le coquelicot. Les hâbleries du parfum me portent sur les nerfs. Qu'est-ce, je vous prie, que le parfum ? Une convention établie par les jardiniers et les papillons. Moi, je trouve que la rose sent mauvais et que c'est moi qui embaume.
- Nous ne sentons rien, dit la marguerite, et je crois que par là nous faisons preuve de tenue et de bon goût. Les odeurs sont des indiscrétions ou des vanteries. Une plante qui se respecte ne s'annonce point par des émanations. Sa beauté doit lui suffire.
- Je ne suis pas de votre avis, s'écria un gros pavot qui sentait très fort. Les odeurs annoncent l'esprit et la santé.
Les rires couvrirent la voix du gros pavot. Les oeillets s'en tenaient les côtes et les résédas se pâmaient. Mais, au lieu de se fâcher, il se remit à critiquer la forme et la couleur de la rose qui ne pouvait répondre ; tous les rosiers venaient d'être taillés et les pousses remontantes n'avaient encore que de petits boutons bien serrés dans leurs langes verts. Une pensée fort richement vêtue critiqua amèrement les fleurs doubles, et, comme celles-ci étaient en majorité dans le parterre, on commença à se fâcher. Mais il y avait tant de jalousie contre la rose, qu'on se réconcilia pour la railler et la dénigrer. La pensée eut même du succès quand elle compara la rose à un gros chou pommé, donnant la préférence à celui-ci à cause de sa taille et de son utilité. Les sottises que j'entendais m'exaspérèrent et, tout à coup, parlant leur langue :
- Taisez-vous, m'écriai-je en donnant un coup de pied à ces sottes fleurs. Vous ne dites rien qui vaille. Moi qui m'imaginais entendre ici des merveilles de poésie, quelle déception vous me causez avec vos rivalités, vos vanités et votre basse envie !
Il se fit un profond silence et je sortis du parterre.
- Voyons donc, me disais-je, si les plantes rustiques ont plus de bon sens que ces péronnelles cultivées, qui en recevant de nous une beauté d'emprunt, semblent avoir pris nos préjugés et nos travers.
Je me glissai dans l'ombre de la haie touffue, me dirigeant vers la prairie ; je voulais savoir si les spirées qu'on appelle reine des prés avaient aussi de l'orgueil et de l'envie. Mais je m'arrêtai auprès d'un grand églantier dont toutes les fleurs parlaient ensemble.
- Tâchons de savoir, pensai-je, si la rose sauvage dénigre la rose à cent feuilles et méprise la rose pompon.
Il faut vous dire que, dans mon enfance, on n'avait pas créé toutes ces variétés de roses que les jardiniers savants ont réussi à produire depuis, par la greffe et les semis. La nature n'en était pas plus pauvre pour cela. Nos buissons étaient remplis de variétés nombreuses de roses à l'état rustique : la canina, ainsi nommée parce qu'on la croyait un remède contre la morsure des chiens enragés ; la rose canelle, la musquée, la rubiginosa ou rouillée, qui est une des plus jolies ; la rose pimprenelle, la tomentosa ou cotonneuse, la rose alpine, etc., etc. Puis, dans les jardins nous avions des espèces charmantes à peu près perdues aujourd'hui, une panachée rouge et blanc qui n'était pas très fournie en pétales, mais qui montrait sa couronne d'étamines d'un beau jaune vif et qui avait le parfum de la bergamotte. Elle était rustique au possible, ne craignant ni les étés secs ni les hivers rudes ; la rose pompon, grand et petit modèle, qui est devenue excessivement rare ; la petite rose de mai, la plus précoce et peut-être la plus parfumée de toutes, qu'on demanderait en vain aujourd'hui dans le commerce, la rose de Damas ou de Provins que nous savions utiliser et qu'on est obligé, à présent, de demander au midi de la France ; enfin, la rose à cent feuilles ou, pour mieux dire, à cent pétales, dont la patrie est inconnue et que l'on attribue généralement à la culture.
C'est cette rose centifolia qui était alors, pour moi comme pour tout le monde, l'idéal de la rose, et je n'étais pas persuadée, comme l'était mon précepteur, qu'elle fût un monstre dû à la science des jardiniers. Je lisais dans mes poètes que la rose était de toute antiquité le type de la beauté et du parfum. A coup sûr, ils ne connaissaient pas nos roses thé qui ne sentent plus la rose, et toutes ces variétés charmantes qui, de nos jours, ont diversifié à l'infini, mais en l'altérant essentiellement, le vrai type de la rose. On m'enseignait alors la botanique. Je n'y mordais qu'à ma façon. J'avais l'odorat fin et je voulais que le parfum fût un des caractères essentiels de la plante ; mon professeur, qui prenait du tabac, ne m'accordait pas ce critérium de classification. Il ne sentait plus que le tabac, et, quand il flairait une autre plante, il lui communiquait des propriétés sternutatoires tout à fait avilissantes. J'écoutai donc de toutes mes oreilles ce que disaient les églantiers au-dessus de ma tête, car, dès les premiers mots que je pus saisir, je vis qu'ils parlaient des origines de la rose.
- Reste ici, doux zéphyr, disaient-ils, nous sommes fleuris. Les belles roses du parterre dorment encore dans leurs boutons verts. Vois, nous sommes fraîches et riantes, et, si tu nous berces un peu, nous allons répandre des parfums aussi suaves que ceux de notre illustre reine.
J'entendis alors le zéphyr qui disait :
- Taisez-vous, vous n'êtes que des enfants du Nord. Je veux bien causer un instant avec vous, mais n'ayez pas l'orgueil de vous égaler à la reine des fleurs.
- Cher zéphyr, nous la respectons et nous l'adorons, répondirent les fleurs de l'églantier ; nous savons comme les autres fleurs du jardin en sont jalouses. Elles prétendent qu'elle n'est rien de plus que nous, qu'elle est fille de l'églantier et ne doit sa beauté qu'à la greffe et à la culture. Nous sommes des ignorantes et ne savons pas répondre. Dis-nous, toi qui es plus ancien que nous sur la terre, si tu connais la véritable origine de la rose.
- Je vous la dirai, car c'est ma propre histoire ; écoutez-la, et ne l'oubliez jamais.
- Au temps où les êtres et les choses de l'univers parlaient encore la langue des dieux, j'étais le fils aîné du roi des orages. Mes ailes noires touchaient les deux extrémités des plus vastes horizons, ma chevelure immense s'emmêlait aux nuages. Mon aspect était épouvantable et sublime, j'avais le pouvoir de rassembler les nuées du couchant et de les étendre comme un voile impénétrable entre la terre et le soleil.
Et le zéphyr raconta ceci :
Longtemps je régnai avec mon père et mes frères sur la planète inféconde. Notre mission était de détruire et de bouleverser. Mes frères et moi, déchaînés sur tous les points de ce misérable petit monde, nous semblions ne devoir jamais permettre à la vie de paraître sur cette scorie informe que nous appelons aujourd'hui la terre des vivants. J'étais le plus robuste et le plus furieux de tous. Quand le roi mon père était las, il s'étendait sur le sommet des nuées et se reposait sur moi du soin de continuer l'oeuvre de l'implacable destruction. Mais, au sein de cette terre, inerte encore, s'agitait un esprit, une divinité puissante, l'esprit de la vie, qui voulait être, et qui, brisant les montagnes, comblant les mers, entassant les poussières, se mit un jour à surgir de toutes parts. Nos efforts redoublèrent et ne servirent qu'à hâter l'éclosion d'une foule d'êtres qui nous échappaient par leur petitesse ou nous résistaient par leur faiblesse même ; d'humbles plantes flexibles, de minces coquillages flottants prenaient place sur la croûte encore tiède de l'écorce terrestre, dans les limons, dans les eaux, dans les détritus de tout genre. Nous roulions en vain les flots furieux sur ces créations ébauchées. La vie naissait et apparaissait sans cesse sous des formes nouvelles, comme si le génie patient et inventif de la création eût résolu d'adapter les organes et les besoins de tous les êtres au milieu tourmenté que nous leur faisions.
Nous commencions à nous lasser de cette résistance passive en apparence, irréductible en réalité. Nous détruisons des races entières d'êtres vivants, d'autres apparaissaient organisés pour nous subir sans mourir. Nous étions épuisés de rage. Nous nous retirâmes sur le sommet des nuées pour délibérer et demander à notre père des forces nouvelles.
Pendant qu'il nous donnait de nouveaux ordres, la terre un instant délivrée de nos fureurs se couvrit de plantes innombrables où des myriades d'animaux, ingénieusement conformés dans leurs différents types, cherchèrent leur abri et leur nourriture dans d'immenses forêts ou sur les flancs de puissantes montagnes, ainsi que dans les eaux épurées de lacs immenses.
- Allez, nous dit mon père, le roi des orages, voici la terre qui s'est parée comme une fiancée pour épouser le soleil. Mettez-vous entre eux. Entassez les nuées énormes, mugissez, et que votre souffle renverse les forêts, aplanisse les monts et déchaîne les mers. Allez, et ne revenez pas, tant qu'il y aura encore un être vivant, une plante debout sur cette arène maudite où la vie prétend s'établir en dépit de nous.
Nous nous dispersâmes comme une semence de mort sur les deux hémisphères, et moi, fendant comme un aigle le rideau des nuages, je m'abattis sur les antiques contrées de l'extrême Orient, là où de profondes dépressions du haut plateau asiatique s'abaissant vers la mer sous un ciel de feu, font éclore, au sein d'une humidité énergique, les plantes gigantesques et les animaux redoutables. J'étais reposé des fatigues subies, je me sentais doué d'une force incommensurable, j'étais fier d'apporter le désordre et la mort à tous ces faibles qui semblaient me braver. D'un coup d'aile, je rasais toute une contrée ; d'un souffle, j'abattais toute une forêt, et je sentais en moi une joie aveugle, enivrée, la joie d'être plus fort que toutes les forces de la nature.
Tout à coup un parfum passa en moi comme par une aspiration inconnue à mes organes, et, surpris d'une sensation si nouvelle, je m'arrêtai pour m'en rendre compte. Je vis alors pour la première fois un être qui était apparu sur la terre en mon absence, un être frais, délicat, imperceptible, la rose !
Je fondis sur elle pour l'écraser. Elle plia, se coucha sur l'herbe et me dit :
- Prends pitié ! je suis si belle et si douce ! respire-moi, tu m'épargneras.
Je la respirai et une ivresse soudaine abattit ma fureur. Je me couchai sur l'herbe et je m'endormis auprès d'elle.
Quand je m'éveillai, la rose s'était relevée et se balançait mollement, bercée par mon haleine apaisée.
- Sois mon ami, me dit-elle. Ne me quitte plus. Quand tes ailes terribles sont pliées, je t'aime et te trouve beau. Sans doute tu es le roi de la forêt. Ton souffle adouci est un chant délicieux. Reste avec moi, ou prends-moi avec toi, afin que j'aille voir de plus près le soleil et les nuages.
Je mis la rose dans mon sein et je m'envolai avec elle. Mais bientôt il me sembla qu'elle se flétrissait ; alanguie, elle ne pouvait plus me parler ; son parfum, cependant, continuait à me charmer, et moi, craignant de l'anéantir, je volais doucement, je caressais la cime des arbres, j'évitais le moindre choc. Je remontai ainsi avec précaution jusqu'au palais de nuées sombres où m'attendait mon père.
- Que veux-tu ? me dit-il, et pourquoi as-tu laissé debout cette forêt que je vois encore sur les rivages de l'Inde ? Retourne l'exterminer au plus vite.
- Oui, répondis-je en lui montrant la rose, mais laisse-moi te confier ce trésor que je veux sauver.
- Sauver ! s'écria-t-il en rugissant de colère ; tu veux sauver quelque chose ?
Et, d'un souffle, il arracha de ma main la rose, qui disparut dans l'espace en semant ses pétales flétries.
Je m'élançai pour ressaisir au moins un vestige ; mais le roi, irrité et implacable, me saisit à mon tour, me coucha, la poitrine sur mon genou, et, avec violence, m'arracha mes ailes, dont les plumes allèrent dans l'espace rejoindre les feuilles dispersées de la rose.
- Misérable enfant, me dit-il, tu as connu la pitié, tu n'es plus mon fils. Va-t'en rejoindre sur la terre le funeste esprit de la vie qui me brave, nous verrons s'il fera de toi quelque chose, à présent que, grâce à moi, tu n'es plus rien.
Et, me lançant dans les abîmes du vide, il m'oublia à jamais.
Je roulai jusqu'à la clairière et me trouvai anéanti à côté de la rose, plus riante et plus embaumée que jamais.
- Quel est ce prodige ? Je te croyais morte et je te pleurais. As-tu le don de renaître après la mort ?
- Oui, répondit-elle, comme toutes les créatures que l'esprit de vie féconde. Vois ces boutons qui m'environnent. Ce soir, j'aurai perdu mon éclat et je travaillerai à mon renouvellement, tandis que mes soeurs te charmeront de leur beauté et te verseront les parfums de leur journée de fête. Reste avec nous ; n'es-tu pas notre compagnon et notre ami ?
J'étais si humilié de ma déchéance, que j'arrosais de mes larmes cette terre à laquelle je me sentais à jamais rivé. L'esprit de la vie sentit mes pleurs et s'en émut. Il m'apparut sous la forme d'un ange radieux et me dit :
- Tu as connu la pitié, tu as eu pitié de la rose, je veux avoir pitié de toi. Ton père est puissant, mais je le suis plus que lui, car il peut détruire et, moi, je peux créer.
En parlant ainsi, l'être brillant me toucha et mon corps devint celui d'un bel enfant avec un visage semblable au coloris de la rose. Des ailes de papillon sortirent de mes épaules et je me mis à voltiger avec délices.
- Reste avec les fleurs, sous le frais abri des forêts, me dit la fée. A présent, ces dômes de verdure te cacheront et te protégeront. Plus tard, quand j'aurai vaincu la rage des éléments, tu pourras parcourir la terre, où tu seras béni par les hommes et chanté par les poètes. - Quant à toi, rose charmante qui, la première as su désarmer la fureur par la beauté, sois le signe de la future réconciliation des forces aujourd'hui ennemies de la nature. Tu seras aussi l'enseignement des races futures, car ces races civilisées voudront faire servir toutes choses à leurs besoins. Mes dons les plus précieux, la grâce, la douceur et la beauté risqueront de leur sembler d'une moindre valeur que la richesse et la force. Apprends-leur, aimable rose, que la plus grande et la plus légitime puissance est celle qui charme et réconcilie. Je te donne ici un titre que les siècles futurs n'oseront pas t'ôter. Je te proclame reine des fleurs ; les royautés que j'institue sont divines et n'ont qu'un moyen d'action, le charme.
Depuis ce jour, j'ai vécu en paix avec le ciel, chéri des hommes, des animaux et des plantes ; ma libre et divine origine me laisse le choix de résider où il me plaît mais je suis trop l'ami de la terre et le serviteur de la vie à laquelle mon souffle bienfaisant contribue, pour quitter cette terre chérie où mon premier et éternel amour me retient. Oui mes chères petites, je suis le fidèle amant de la rose et par conséquent votre frère et votre ami.
- En ce cas, s'écrièrent toutes les petites roses de l'églantier, donne-nous le bal et réjouissons-nous en chantant les louanges de madame la reine, la rose à cent feuilles de l'Orient.
Le zéphyr agita ses jolies ailes et ce fut au-dessus de ma tête une danse effrénée, accompagnée de frôlements de branches et de claquement de feuilles en guise de timbales et de castagnettes : il arriva bien à quelques petites folles de déchirer leur robe de bal et de semer leurs pétales dans mes cheveux ; mais elles n'y firent pas attention et dansèrent de plus belle en chantant :
- Vive la belle rose dont la douceur a vaincu le fils des orages ! vive le bon zéphyr qui est resté l'ami des fleurs !
Quand je racontai à mon précepteur ce que j'avais entendu, il déclara que j'étais malade et qu'il fallait m'administrer un purgatif. Mais ma grand'mère m'en préserva en lui disant :
- Je vous plains si vous n'avez jamais entendu ce que disent les roses. Quant à moi, je regrette le temps où je l'entendais. C'est une faculté de l'enfance. Prenez garde de confondre les facultés avec les maladies !

L'oiselet d'or (conte philosophique) conte audio
Il était une fois...
Des moines bouddhistes qui vivaient dans un grand Temple.
Tout autour s’étendait un somptueux jardin, plein de fleurs et de plantes rares. Les moines passaient des journées heureuses en prière et en contemplation. La beauté des lieux suffisait à alléger le poids de leur isolement.
Un jour, quelque chose changea dans cette oasis de sérénité et les journées commencèrent à sembler longues et ennuyeuses. Entre les moines ne régnait plus l’harmonie passée, ils se mirent à se quereller.
Que c’était-il passé ?
Un jeune moine était venu troubler cette paix, leur contant ce qu’il y avait au-delà des murs du grand jardin : les villes, les lumières, une vie pleine de distractions et de loisirs.
Les moines qui écoutaient décrire cette vie si différente et attrayante, ne désiraient plus demeurer dans ce qui leur avait semblé jusqu’alors un paradis. Un premier groupe, sous la conduite du jeune moine rebelle, déserta. D’autres suivirent.
Peu à peu, le Temple se dépeupla, les mauvaises herbes commencèrent à envahir les allées du jardin. Plus personne ne se promenait en méditant.
Il ne restait plus que cinq moines. Il étaient déchirés entre la dévotion pour ce lieu sacré et le désir de voir et de vivre toutes ces nouveautés.
Il se préparaient tristement à leur prochain départ.
Au moment de quitter le Temple, ils virent voltiger au-dessus d’eux un oiselet d’or duquel pendaient cinq longs fils blancs. Sans trop savoir pourquoi, les cinq moines saisirent chacun un fil et se trouvèrent d’un coup transportés dans le monde dont ils avaient tant rêvé.
Ils découvrirent cette nouvelle vie qu’ils avaient tant espérée. Ce fut une cruelle découverte. Il ne régnait que la haine, la misère, la violence. C’était un monde sans pitié, à jamais privé de paix.
Il n’aspiraient plus qu’à retrouver leur Temple.
Lorsque l’oiselet les ramena dans le jardin ils décidèrent de ne plus jamais le quitter. L’oiselet vola trois fois au-dessus de leur tête, puis disparut dans le ciel.
Les moines comprirent alors que l’esprit de Bouddha était venu les aider à retrouver la route du vrai bonheur.
Les aventures du jeune Pretty - Jean-Pierre Brès (1782-1832)
Description
Jean-Pierre Brès fait le récit merveilleux d'un jeune orphelin intrépide qui part à la recherche d'une plante miraculeuse capable de redonner la vue à sa grand-mère bien-aimée. Malgré les nombreux obstacles et épreuves, il obtient toujours l'aide providentielle d'un ermite, d'une fée, etc., émus par son courage et son cœur pur. L'auteur multiplie les exemples de vertus et de bon comportement (courage, bonté, franchise) dans ce souci d'éducation propre à la littérature de l'époque.
Jean-Pierre Brès est né le 4 août 1782, à Limoges. Un temps professeur d’humanités au collège d’Issoire, il rejoint vite Paris et commence des études de médecine qu’il n’achève pas. Il travaille en tant que secrétaire et précepteur puis employé dans les bureaux de la préfecture de la Seine. Il donne des cours dans plusieurs institutions de la capitale, en particulier à l’Athénée des arts et au Cercle des arts. A partir de 1823, il occupe aussi le poste de rédacteur de la Revue encyclopédique. Auteur de poèmes, de récits dans les Almanachs populaires qu'il affectionne, il choisit de se tourner vers la production d'histoires pour les enfants, domaine relativement nouveau.
Jean-Pierre Brès est né le 4 août 1782, à Limoges. Un temps professeur d’humanités au collège d’Issoire, il rejoint vite Paris et commence des études de médecine qu’il n’achève pas. Il travaille en tant que secrétaire et précepteur puis employé dans les bureaux de la préfecture de la Seine. Il donne des cours dans plusieurs institutions de la capitale, en particulier à l’Athénée des arts et au Cercle des arts. A partir de 1823, il occupe aussi le poste de rédacteur de la Revue encyclopédique. Auteur de poèmes, de récits dans les Almanachs populaires qu'il affectionne, il choisit de se tourner vers la production d'histoires pour les enfants, domaine relativement nouveau.
Les Noëls d'autrefois (Joseph Cressot)
Dites-moi pourquoi les Noëls d’autrefois sont tous enveloppés de neige et étincelants d’étoiles ? S’il en fut de maussades, ma mémoire d’enfant n’en a rien retenu. Noël ne sera jamais un jour comme les autres ; Noël, c’est la veillée, c’est la messe de minuit, c’est le réveillon.
Le sommeil prenait les petits sur leur chaise basse, sur les genoux de la maman ; on les portait au lit. Les grands avaient le droit de veiller et d’attendre.
Mon père posait sur les chenets le tronc de pommier, la lourde souche de charme ou de noyer qui attendait depuis des mois. Je l’entends qui sonne contre la taque, je la vois, noueuse et bossue, avec ses mousses et son écorce crevassée.
On fait cercle autour du feu, les femmes à bonne distance sur leur couvet, avec l’aiguille ou le tricot, les hommes tisonnant, les enfants se rôtissant les grèves et buvant de tous leurs yeux la féerie des étincelles.
La vielle horloge fait sont tic-tac ; elle pousse lentement ses aiguilles vers les heures et les demies. Par la cheminée, descend la grosse cloche du premier coup, le tintement d’argent du deuxième coup, les volées unies du dernier appel. Quelle étrange musique, ces cloches dans la nuit ! On se hâte de garnir les chaufferettes et de couvrir le feu, on s’emmitoufle de capelines et de cache-nez, et l’on s’en va vers l’église, laissant dans la maison la flamme palpitante qui dit à travers la vitres : « Je suis là, je vous attends… ».
Beaucoup plus tard, j’ai lu dans les livres que les villes ont des tables éblouissantes, des cristaux, des rires, des toilettes, des huîtres, du champagne… et que cela s’appelle un réveillon. Chez nous, il en allait autrement.
Quand elle avait refermé la porte et rallumé la petite lampe de cuivre, maman disait, toute resserrée encore dans son fichu : "Maintenant, nous allons réveillonner."
La table était vite dressée. A côté de la chatte qui regardait les braises, le pot noir avancé dans les cendres nous gardait un jambon, longuement mijoté dans son court-bouillon. Elle n’avait pas la saveur des autres, cette tranche grasse et maigre, rouge et rose, onctueuse et salée, que l’on mangeait si tard dans la nuit. Y avait-il autre chose ? Une gaufre, peut être, sèche et croquante, bien meilleure quand ele était roussie, et un verre de vin chaud. Dans le saladier, une bouteille du vin de nos vignes, tiédie au coin de l’âtre ; du sucre, un peu d’eau et pour finir, le manche de la pelle à feu rougi dans les braises ; le vin sifflait, bouillonnait, se couvrait d’écume blanchissante. Le verre réchauffait les mains jointes, puis chaque gorgée descendait comme un feu vif et doux.
Au lit, je retrouvais le petit frère endormi, couché en travers dans les draps froissés ; je retrouvais le cruchon d’eau chaude faisant la belle jambe dans un bas à côtes… Il n’y avait plus qu’à dormir.
Le Père Noël me pardonnera si je le néglige, il ne venait gère visiter nos sabots. Nous étions sans doute trop éloignés des grandes routes et même de la grand-rue…
Quelques nuits, quelques jours, une veillée, une autre nuit, et voici le 1er janvier…
Le jour gris n’avait pas touché nos rideaux que nous étions réveillés. Le craquement du fagot dans la cuisine nous disait le feu flambant. Alors, nous sautions du lit et nous courions souhaiter la bonne année à nos parents. Il n’y avait pas deux façons ; depuis toujours et pour tous la même formule : « Je vous souhaite une bonne année, une bonne santé, le Paradis à la fin de vos jours. »
Ajoutez la musique chantante et traînante qui donne aux mots leur goût de terroir. Quelle impatience de courir chez la marraine, chez le parrain, les oncles et les tantes, les grands-parents ! On entrait, on bredouillait sa « bonne année », on rencontrait une joue piquante, un bout de nez froid et l’on attendait ses étrennes. Sur la longue table, une marraine soucieuse de ses devoirs avait aligné pour ses filleuls des pipes en sucre, des pains d’épice, des pralines, des oranges et de ces « papillottes » dont le papier frisé cache un gros fondant rose et une minuscule machine infernale. Les premiers arrivés choisissaient.
On courait de là chez l’oncle, puis chez le grand-père, qui avait préparé son écu, et puis chez la grand-mère Nanette, et puis chez la tante Soeurette, qui n’oubliait jamais l’utile.
André Theuriet : Les Oiseaux - Symphonie du Printemps
Merle
D’abord un frémissement à peine sensible, un sourd frisson qui court à travers la forêts ; murmure mystérieux de l’herbe qui pousse, de la feuille qui se déplie et de la sève qui monte ; puis, au bord des taillis où jaunissent les cornouillers en fleurs, au fond des combes humides où le joli-bois épanouit ses calices roses, trois notes éclatent, trois notes vives, lestes et allègrement redoublées ; c’est le premier éveillé des chanteurs, le merle qui siffle sa chanson d’écolier aux arbres à peine bourgeonnants. Il a l’air de crier aux quatre coins de la forêt : « Gai ! gai ! qu’on s’ébaudissent, voici le printemps revenu, voici la Saint-Aubin, où chaque oiseau marque déjà la place de son nid ! ». A ce joyeux boute-en-train deux voix répondent : l’une qui jaillit de dessous les grands couverts, veloutée et vibrante à la fois, c’est le pinson ; l’autre, partant des lisières, claire, naïve et sautillante, c’est la fauvette noire.
Pinson
Ces deux nouveaux chanteurs n’ont qu’une courte mélodie ; mais ils la répètent à satiété, comme s’ils éprouvaient le besoin de se bien convaincre eux-mêmes que l’hiver est sérieusement fini, et qu’en dépit des giboulées d’avril, le printemps n’est pas contremandé.
Là-bas, dans la plaine où les blés et les seigles verdissent, des centaines de voix aériennes et mélodieuses leurs confirment la bonne nouvelle. C’est le choeur matinal des alouettes. Dès l’aube, la première éveillée a pris l’essor, et montant en droite ligne si haut qu’elle a pu monter, comme le matelot à la vigie du grand mât, elle annonce à tout son peuple que voici le temps des amours et des nids, puis elle se laisse retomber, ainsi qu’un fil à plomb, dans les sillons herbeux. Une seconde alouette s’élance, puis une troisième, puis vingt autres ; c’est à peine si on les voit, là-haut, dans la pourpre rosée du soleil levant, mais on entend leur musique lointaine dont les notes semblent s’égrener en perles lumineuses.
Le signal est donné. Partout, des buissons du chemin, des pruniers en fleurs du verger, des berges de la rivière, des gorges profondes de la forêt, un tutti merveilleux emplit la sonorité de l’air : trilles des chardonnerets, gazouillis des pinots et des mésanges, vocalises de la grive, tremolo de la huppe, rentrée du bouvreuil, petite flûte du troglodyte et de la sittelle. Puis, par intervalles, sur ce fond incessamment varié, deux notes redoublées, graves, profondes, rêveuses, traversent l’épaisseur des bois.
Chardonneret
C’est la voix du coucou, ce chanteur invisible et fantasque qui se fait entendre presque en même temps à tous les coins de la forêt, et qui semble rythmer la fuite des heures. On le croit tout près, on le cherche, et son appel sonore retentit déjà au loin. Dans le concert de la joie universelle, c’est lui qui jette la note mélancolique. Ce double son si plein et si mystérieux, qui semble toujours fuir et qui revient sans cesse, est comme une écho des printemps évanouis et des amitiés envolées. Il a l’air de nous soupirer : « Souvenez-vos ! Souvenez-vous !… Donnez une pensée aux disparus, aux ombres aimées qui ne goûteront plus les ivresses du renouveau… Le temps s’écoule et vous emporte… Pour vous non plus, les printemps ne refleuriront pas toujours ! » Mais en dépit des pronostics de ce mélancolique et capricieux avertisseur, la commune allégresse du peuple insoucieux des oiseaux continue de se manifester par une exubérance de chansons. Les feuilles poussent, les muguets embaument, les nids se construisent partout : dans l’herbe, dans la haie, aux creux des arbres morts, à la fourche des branches vertes, et chacun ne songe qu’aux délices de l’heure présente.
Coucou gris
Noires et blanches, véloces avec leurs ailes en fer de flèche, voici que les hirondelles débouchent des rues du village. Intrépides voyageuses, elle arrivent de loin et elles témoignent la joie de se retrouver chez nous par des circuits étourdissants. Buveuses d’air, elles frisent le faîte des toits, elles rasent la terre et l’eau, disparaissent sous les arches des ponts, puis se remontrent en plein soleil ; elles virent, montent, descendent, sans jamais se poser, sans à peine faire entendre un petit cri. La danse silencieuse de ces noires bohémiennes est comme un intermède dans la symphonie du printemps. C’est le ballet au milieu du concert.
Là-bas, dans la forêt, on chante toujours. A la fois sourd et troublant, résonnant et voilé, du fond des halliers monte le roucoulement des ramiers sauvages. Le son troublé et langoureux s’élève, puis tombe pour renaître encore ; on dirait le soupir de la forêt assoupie et bagarrant à travers son rêve. Ce n’est plus l’aubade joyeuse de l’alouette, ni le babil espiègle du merle, ni l’appel sonore du coucou ; c’est l’intime causerie de deux époux qui s’aiment et qui, pelotonnés dans leur bonheur conjugal, échangent de voluptueuses confidences, douces et fondantes comme un gâteau de miel. Sans souci de ce qui se passe autour d’eux, les ramiers roucoulent, roucoulent, tout entiers à leur mutuelle tendresse et pareils aux amants de La Fontaine,
Ils sont l’un à l’autre un monde toujours beau.
Toujours divers, toujours nouveau…
Voici que les ombres s’allongent sur les champs ; dans l’eau des étangs le ciel réfléchit son azur plus foncé ; les massifs des bois prennent des tons de plus en plus roux, et la première étoile tremble au-dessus de l’horizon. Les voix s’affaiblissent peu à peu, les oiseaux s’endorment près de leurs nids. On dirait que le concert va finir ; mais ce n’est qu’un faux silence, une pause adroitement ménagée pour préparer l’entrée en scène du grand virtuose du printemps.
Le rossignol chante, et on dirait que la nature entière est aux écoutes. Les admirables airs de ce maître soliste emplissent tout l’intervalle du crépuscule à l’aurore. A côté de lui, les autres exécutants reculent dans la pénombre. Il fait oublier leur faibles romances, comme le muguet embaumé aux blancheurs de lait efface le souvenir des fleurettes d’avril. Avec lui l’enchantement féerique commence. L’hymne du rossignol est le chant de l’amour tyrannique, violent et doux, oppresseur et opprimé, tendre et sensuel. On ne se lasse plus de l’entendre, on voudrait qu’il durât toujours…
Mais rien ne dure. A la mi-juin, l’haleine du maître artiste s’accourcit, et, quand les grands feux de la Saint-Jean flambent dans la plaine, sa puissante voix ne résonne plus dans la nuit. Déjà avant lui se sont tues les fauvettes. Seule, en plein soleil, dans les saulaies de la rivière, l’effarvatte jaseuse lance intrépidement son étourdissante mais vulgaire mélopée. La bruyante musique monte au-dessus de l’eau miroitante, à travers le transparent flamboiement de l’air embrasé, tandis que, là-bas, dans les verges rouges de cerises, les loriots se grisent de jus parfumé et jettent encore leurs trois notes grasseyantes et flûtées. Ce sont les derniers chanteurs de la saison, et leur chanson ensoleillée clôt la symphonie printanière.
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