| A l’approche de la Noël 1872, le romancier et journaliste Paul Parfait, qui fut également secrétaire d’Alexandre Dumas père, vante les mérites et les bienfaits de l’existence des « boutiques à un sou », au sein desquelles pullulent les jouets intemporels et d’une légendaire simplicité, qui feront toujours le bonheur des enfants mais aussi celui des parents les moins argentés : sous sa plume nous poussons la porte de l’une d’elles afin d’apprendre ce que ces jouets d’antan recèlent et comment ils étaient confectionnés... « Ecoutons-le »
Ne méprisons aucune industrie. La plus humble a ses enseignements. Pourquoi, lorsque tant de somptueuses vitrines voudraient m’attirer, que les jouets provocants m’appellent derrière les glaces resplendissantes, m’arrêté-je de préférence devant ce modeste étalage éclairé par deux bougies dont la flamme vacille dans leur tulipe de verre ?... C’est tout d’abord que je hais les joujoux riches.
Que peuvent apprendre à nos enfants, sinon le goût malsain du luxe et de l’ostentation, quelle idée peuvent leur suggérer, sinon celle de l’argent jeté follement à de ruineux caprices, ces polichinelles qui portent dans leurs bosses la nourriture de dix familles ; ces élégants huit-ressorts qui ne roulent pas mieux qu’un simple chariot ; ces jouets, savamment compliqués, qui laissent à la mécanique toute l’œuvre intelligente de leur direction ; enfin, et surtout ces poupées vêtues de soie et de satin qui regardent insolemment les passants, la jupe retroussée et le binocle à l’œil. Combien de mères consentiraient à recevoir, si celles-ci avaient quelques pouces de plus, les poupées effrontées qu’elles n’hésitent pas à donner en société à leurs filles ?
A côté de lui, une femme surveille les achats, reçoit et rend la monnaie, non sans jeter de temps à autre un coup d’œil au bambin qui donne déjà en fausset l’écho du cri paternel. De par ces humbles jouets, la famille aura le soir une somme rondelette dans sa maigre escarcelle. Est-ce que cette pensée ne vous la rend pas intéressante déjà, la boutique à un sou ? En vérité, devant la boutique à un sou, je me demande qui peut rester indifférent. En est-il une plus originale, une plus riche même dans sa simplicité ? C’est la boutique encyclopédique ; il n’est rien, remarquez-le, qui ne s’y trouve. L’agréable y est jeté pêle-mêle avec l’utile. Ici un alphabet ou une croix de plomb pour le studieux, là une bourse pour l’économe, un sifflet pour le tapageur, des cartes pour le joueur, une cigarette de camphre pour le malade, un étui pour l’ouvrière et un miroir pour la coquette. Quant aux jouets, vous les connaissez ; tous sont classiques. Les générations se sont transmis de l’une à l’autre, avec un singulier respect, leurs formes immuables. Tels ils ont été dans vos mains comme ils ont été dans les miennes, tels ils furent dans les mains de nos pères ; et c’est une des raisons qui font que je les aime, car je retrouve en eux comme un parfum d’autrefois, et je me souviens des joies sans mélange qu’ils ont causées à si bon compte à mon enfance. Voici la ferblanterie et la poterie en miniature, parmi lesquelles je retrouve le vase à rebords et à anses, qui a fait de tous temps les délices de la jeunesse gauloise. Voici le singe articulé, toujours prêt à faire la culbute au sommet de son bâton ; voici l’ingénieux serpent de bois qui ondule avec tant de souplesse, et la grenouille à ressort qui saute si bien. Voici la crécelle bruyante et les maréchaux-ferrants dont les marteaux alternent si brillamment sur l’enclume, et le cavalier sans jambes, dont le cheval porte un sifflet si malhonnêtement placé. Ces derniers joujoux sortent tous trois des fabriques de Liesse, la Liesse du pèlerinage, qui a encore la spécialité des moulins rouges et celle des baguettes de tambour à cinq francs le cent. Liesse, en vieux français, signifie joie : un nom prédestiné ! Je ne sais rien de plus flambant que les couleurs liessoises. Où les artistes du pays vont-ils chercher les tons furieux dont ils illuminent leurs produits ? Leur jaune rayonne, leur rouge flamboie, leur bleu éclate. On se persuade difficilement que le feu ne prend pas de temps à autre à leurs pinceaux. Comprenez-vous ce bon pays qui passe son existence entière à exécuter des crécelles, des cavaliers de bois, des maréchaux-ferrants, des moulins et des baguettes de tambour ! Il n’y a pas bien longtemps que les pauvres diables, livrés à cette industrie, étaient encore à la merci d’entrepreneurs qui les payaient en nature. Ils avaient un compte perpétuellement ouvert chez le patron, et celui-ci leur fournissait, aux taux qui lui plaisait, les matières premières : bois et couleurs, et jusqu’aux objets de consommation : pain, sucre, café, savon, etc. Au jour de l’an, un menu cadeau tenait souvent lieu de règlement de compte. Ce régime du bon plaisir est heureusement changé. Maintenant les ouvriers de Liesse travaillent pour des maisons parisiennes qui les payent en argent, et se contentent de leur fournir le bois de tilleul qu’elles achètent par coupes de deux ou trois mille arbres. Le petit poupard de carton à un sou, sans bras ni jambes, avec la tête peinte, la bouche en cœur, trois cailloux clans le ventre, et les yeux bleus, est un produit des environs de Villers-Cotterêts. Cette pauvre petite industrie, acclimatée depuis vingt-cinq ans dans le pays, y a porté dans les classes nécessiteuses un certain bien-être. Les braves poupards ! cela ne vous les fait-il pas aimer un peu ? Villers-Cotterêts ne nous les envoie pourtant que façonnés de colle et de papier gris ; c’est à Paris qu’ils reçoivent leur séduisant coloris. Quel prix ce joujou peut-il être payé à ceux qui le fabriquent ? Ce que je sais, c’est que le marchand en gros les revend à raison de six sous la douzaine aux petits détaillants. Jugez par là de ce que l’ouvrier créateur doit recevoir.
La petite montre d’étain s’ouvrant, avec un verre bombé et les aiguilles mobiles, et qui passe trente-deux fois dans les mains de l’horloger pour rire, se vend des mêmes aux mêmes huit sous la douzaine. La montre de cuivre estampé, avec sa chaîne de coton jaune, mêlée de fils d’or, se donne encore à un sou meilleur marché. Les flambeaux de plomb ne valent pas plus de quatre sous la douzaine, et le sifflet pas plus de deux sous. Il se fabrique des mirlitons depuis trois sous la douzaine, toujours chez le marchand en gros, les devises comprises, qui s’achètent par feuilles chez les papetiers de la rue Saint-Jacques. Trois sous la douzaine, c’est encore le prix des « foi, espérance et charité » en acier, avec l’anneau qui les réunit, soit un liard pour les quatre objets ensemble. Toutes ces petites merveilles du bon marché se font à Paris ; et il y a beaucoup de gens qui en vivent. On l’assure, au moins. Il y en a peut-être beaucoup aussi qui en meurent. La plupart n’ont pour gîte que des taudis infects ; vers les hauteurs de Romainville, il est de ces fabricants de plaisir qui remisent dans des huttes construites avec de la boue, De modestes employés cherchent encore dans la confection des joujoux à bas prix un petit supplément à leur maigre salaire. La tête dans les mains, ils poursuivent ardemment la recherche du joujou nouveau, le joujou d’actualité dont ils iront céder le droit d’exploitation à quelque marchand en renom ; et tous les soirs, en s’endormant, rêvent qu’un jouet qu’ils ont découvert leur apporte la fortune. Nos bimbelotiers fabriquent, toujours pour la boutique à un sou, de petits porte-monnaie en papier, à élastique, fort élégants, ma foi ; des bracelets de perles, avec une médaille, de petits chandeliers ou bougeoirs en verre filé, des jeux de patience, découpés par bottes à la scie circulaire, des cartes, des cerfs-volants, des cigares ou des pipes à musique, que sais-je encore ? Rien n’arrête ces intrépides travailleurs. Ils se font ferblantiers pour tailler des pelles, des pincettes, des écumoirs, des plats, des boîtes à lait, des cafetières ; fondeurs pour couler des médailles ou des timbales ; tisseurs pour faire au métier ces bourses longues, en coton de couleur, qui sont ornées de deux glands et de deux coulants d’acier. Du plus fin acier ? Je constate et ne garantis rien. Ils se font verriers et confiseurs en même temps, pour fabriquer à la lampe, avec des tubes de verre, ces petites bouteilles remplies d’anis, roses et blancs, qui ne sont souvent que du millet passé dans le sucre. Mais il y aurait mauvaise grâce à les chicaner là-dessus. Tout cela vaut huit sous la douzaine chez le marchand en gros, songeons-y bien ! Je n’aurai gardé d’oublier la boîte à dînette. Une boîte en carton, dont le couvercle est garni d’un verre ; autour du verre, du papier doré ; au fond de la boîte, un lit de ouate ; et, sur cette ouate, quelques ustensiles de table en fer-blanc avec deux serviettes en papier dans leur rond. Huit sous la douzaine ? Toujours ! Les fouets d’enfants, à manche entouré d’une spirale de papier doré, sont exclusivement fabriqués à Paris par des Israélites. Pourquoi ? Ah ! voilà, je n’en sais rien. C’est un bien pénible ouvrage que la confection de l’animal en papier mâché. Mâché est ici une façon de parler. Le fait est que l’ouvrier prend de vieilles rognures de papier et les pétrit dans l’eau jusqu’à en faire une espèce de pâte, qu’il tamponne avec le pouce dans un moule informe en plâtre, dont il garnit ainsi la paroi. Le moule est en deux morceaux, un pour chaque face de la tête. Quand les deux faces sont faites, l’ouvrier les soude ; puis il trempe le tout dans un pot de peinture blanche à la colle, et, quand cette couche préalable est sèche, il tatoue l’animal à sa fantaisie, ou lui recouvre le dos d’un tout petit carré de peau de mouton avec un cordonnet rouge au cou. Qu’en penses-tu, Florian ? C’est d’un grotesque achevé. Moi, quand je les vois, ces pauvres petits moutons blancs, il me prend de terribles envies de rire — et de pleurer ! Huit sous la douzaine de seconde main ? Parbleu ! Au fait, n’est-ce pas le prix auquel nos marchands en gros livrent les menus joujoux allemands qui, eux encore, nécessitent des frais de transport ? Les joujoux allemands de la boutique à un sou sont les pantins de bois peints, les mobiliers de bois, remarquables par leur ton d’un rouge violacé, des lits, des commodes à porte mobile et à tiroir, des chaises rembourrées couvertes d’étoffes à fleurs, et puis encore des soldats à cheval, ou des quilles, ou une modeste bergerie, ou un ménage dans leur petite boîte ovale. En Allemagne, ces. boîtes se vendent, non se donnent, au prix fabuleux de trois francs ou trois francs cinquante la grosse, soit vingt-cinq à trente centimes la douzaine. Dans le Tyrol qui fournit les joujoux de bois blanc, c’est mieux encore, ou pis que cela, si vous voulez. La poupée articulée à tête peinte, la petite poupée classique de deux à quatre pouces s’y livre à raison de 1 franc 45 centimes la grosse, juste un centime la pièce. C’est à ne pas croire. A un tel taux, on comprend que les coups de couteau sont comptés : aussi suffit-il du plus petit détail, le nez saillant, par exemple, pour augmenter la valeur de l’objet. Vous voyez que ceux qui font ces joujoux si gais n’ont pas lieu d’avoir le cœur bien joyeux ; mais ces joujoux doivent du moins à leur excessif bon marché d’être à la portée des plus maigres bourses. Que les petits déshérités soient donc heureux de par la boutique à un sou ! Allons, faites votre choix, braves parents, ne vous gênez pas ! Si le bambin met bientôt en pièces les objets de son affection, la boutique n’est pas loin et vous pourrez les renouveler sans que l’équilibre de votre budget s’en trouve jamais fort dérangé. Les enfants cherchent volontiers à connaître le secret de leurs joujoux ; vous pourrez leur dire ce qu’il y a de tristesses et de misères au fond de l’objet qui les amuse. Ils comprendront par là qu’il n’y a pas ici-bas de petites choses, que l’argent est chose dure à gagner, mais que le travail et la persévérance triomphent de l’impossible. Ah ! c’est une grande moraliste que la boutique à un sou ! |
Jouets d’autrefois qu’abritaient les boutiques à un sou
source : http://www.france-pittoresque.com/
Les deux picotins (Lachambeaudie)
Plein de réflexion et de sagacité,
Un âne s’était arrêté
Devant deux picotins d’avoine appétissantes.
«Par lequel, disait-il, commencer mon festin ?
La question est grave et fort embarrassante ;
De plus savants que nous y perdraient leur latin.»
Ce doute le tenait en une peine extrême ;
Un cheval survenant résolut le problème :
Sous le nez de la bête aux calculs incertains,
Il mangea les deux picotins.
Vous dont l’âme s’endort indécise, hésitante,
Entre les lots heureux que le sort vous présente,
Choisissez, ou bientôt un plus adroit viendra,
Qui l’avoine vous mangera.
Lachambeaudie(*)
(1) Picotin : Ration de nourriture, généralement de l'avoine, donnée à un animal de trait.
(*) Pierre Casimir Hyppolyte Lachambeaudie (1806-1872), fabuliste, poète, goguettier et chansonnier, est né à Montignac (Dordogne).
Le chat botté (C. Peyrault)
LE CHAT BOTTÉ
Un meunier ne laissa pour tous biens à trois enfants qu'il avait, que son moulin, son âne et son chat. Les partages furent bientôt faits, ni le notaire, ni le procureur n'y furent point appelés. Ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine. L'aîné eut le moulin, le second eut l'âne, et le plus jeune n'eut que le chat. Ce dernier ne pouvait se consoler d'avoir un si pauvre lot :
"Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble ; quant à moi, lorsque j'aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim."
Le chat qui entendait ce discours, mais qui n'en fit pas semblant, lui dit d'un air posé et sérieux :
"Ne vous affligez point, mon maître, vous n'avez qu'à me donner un sac, et me faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n'êtes pas si mal partagé que vous croyez."
Quoique le maître du chat n'y croyait guère, il lui avait vu faire tant de tours de souplesse, pour prendre des rats et des souris, comme quand il se pendait par les pieds, ou qu'il se cachait dans la farine pour faire le mort, qu'il ne désespéra pas d'en être secouru dans sa misère.
Lorsque le chat eut ce qu'il avait demandé, il se botta bravement et, mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, et s'en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des lacerons(1) dans son sac, et s'étendant comme s'il eût été mort, il attendit que quelque jeune lapin peu instruit encore des ruses de ce monde, vint se fourrer dans son sac pour manger ce qu'il y avait mis. A peine fut-il couché, qu'il eut satisfaction ; un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, et le maître chat tirant aussitôt les cordons le prit et le tua sans miséricorde.
Tout fier de sa proie, il s'en alla chez le roi et demanda à lui parler. On le fit monter à l'appartement de sa majesté où, étant entré il fit une grande révérence au roi, et lui dit :
"Voilà, sire, un lapin de garenne que monsieur le Marquis de Carabas (c'était le nom qu'il lui prit en gré de donner à son maître), m'a chargé de vous présenter de sa part."
-Dis à ton maître, répondit le roi, que je le remercie, et qu'il me fait plaisir."
Une autre fois, il alla se cacher dans du blé, tenant toujours son sac ouvert ; et lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons, et les prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter au roi, comme il avait fait avec le lapin de garenne. Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner à boire. Le chat continua ainsi pendant deux ou trois mois à porter de temps en temps au roi du gibier de la chasse de son maître.
Un jour qu'il sut que le roi devait aller à la promenade sur le bord de la rivière avec sa fille, la plus belle princesse du monde, il dit à son maître :
"Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite; vous n'avez qu'à vous baigner dans la rivière à l'endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire."
Le Marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon. Pendant qu'il se baignait, le roi vint à passer, et le chat se mit à crier de toute ses forces :
"Au secours, au secours, voilà Monsieur le Marquis de Carabas qui se noie!"
A ce cri, le roi mit la tête à la portière, et, reconnaissant le chat qui lui avait apporté tant de fois du gibier, il ordonna à ses gardes qu'on allât vite au secours de Monsieur le Marquis de Carabas. Pendant qu'on retirait le pauvre marquis de la rivière, le chat s'approcha du carrosse, et dit au roi que dans le temps que son maître se baignait, il était venu des voleurs qui avaient emporté ses habits, quoiqu'il eût crié au voleur de toute ses forces ; le drôle les avait cachés sous une grosse pierre.
Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garde-robe d'aller chercher un de ses plus beaux habits pour monsieur le Marquis de Carabas. Le roi lui fit mille caresses, et comme les beaux habits qu'on venait de lui donner relevaient sa bonne mine (car il était beau, et bien fait de sa personne), la fille du roi le trouva fort à son gré, et le Marquis de Carabas ne lui eut pas jeté deux ou trois regards fort respectueux, et un peu tendres, qu'elle en devint amoureuse à la folie. Le roi voulut qu'il montât dans son carrosse, et qu'il fût de la promenade. Le chat ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants, et ayant rencontré des paysans qui fauchaient un pré, il leur dit :
"Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au roi que le pré que vous fauchez appartient à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté."
Le roi ne manqua pas à demander aux faucheurs à qui était ce pré qu'ils fauchaient.
"C'est à Monsieur le Marquis de Carabas", dirent-ils tous ensemble, car la menace du chat leur avait fait peur.
"Vous avez là un bel héritage, dit le roi au Marquis de Carabas.
-Vous voyez, sire, répondit le marquis, c'est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les années."
Le maître chat, qui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs, et leur dit :
"Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ce blé appartient à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté."
Le roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tout ce blé qu'il voyait.
"C'est à monsieur le Marquis de Carabas", répondirent les moissonneurs, et le roi s'en réjouit encore avec le marquis.
Le chat, qui allait devant le carrosse, disait toujours la même chose à tous ceux qu'il rencontrait ; et le roi était étonné des grands biens de monsieur le Marquis de Carabas. Le maître chat arriva enfin dans un beau château dont le maître était un ogre, le plus riche qu'on ait jamais vu, car toutes les terres par où le roi avait passé étaient sous la dépendance de ce château. Le chat, qui eut soin de s'informer qui était cet ogre, et ce qu'il savait faire, demanda à lui parler, disant qu'il n'avait pas voulu passer si près de son château, sans avoir l'honneur de lui faire la révérence. L'ogre le reçut aussi civilement que le peut un ogre, et le fit reposer.
"On m'a assuré, dit le chat, que vous aviez le don de vous changer en toute sorte d'animaux, que vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant?
-Cela est vrai, répondit l'ogre brusquement, et pour vous le montrer, vous allez me voir devenir lion."
Le chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu'il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, car ses bottes ne valaient rien pour marcher sur les tuiles. Quelque temps après le chat, ayant vu que l'ogre avait quitté sa première forme, descendit, et avoua qu'il avait eu bien peur.
"On m'a assuré encore, dit le chat, mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits animaux, par exemple, de vous changer en un rat, en une souris ; je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible.
-Impossible ? reprit l'ogre, vous allez voir", et aussitôt il se changea en une souris qui se mit à courir sur le plancher. Le chat ne l'eut pas plus tôt aperçue qu'il se jeta dessus et la mangea.
Cependant le roi, qui vit en passant le beau château de l'ogre, voulut y entrer. Le chat, qui entendit le bruit du carrosse qui passait sur le pont-levis, courut au-devant, et dit au roi :
"Votre majesté soit la bienvenue dans le château de Monsieur le Marquis de Carabas.
-Comment Monsieur le Marquis, s'écria le roi, ce château est encore à vous! Il n'y a rien de plus beau que cette cour et que tous ces bâtiments qui l'environnent : voyons-en l'intérieur, s'il vous plaît."
Le marquis donna la main à la jeune princesse, et suivant le roi qui montait le premier, ils entrèrent dans une grande salle où ils trouvèrent une magnifique collation que l'ogre avait fait préparer pour ses amis qui devaient venir le voir ce même jour, mais qui n'avaient pas osé entrer, sachant que le roi y était.
Le roi, charmé des bonnes qualités de monsieur le Marquis de Carabas, de même que sa fille qui en était folle, et voyant les grands biens qu'il possédait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coupes :
"Il ne tiendra qu'à vous, Monsieur le Marquis, que vous ne soyez mon gendre."
Le marquis, faisant de grandes révérences, accepta l'honneur que lui faisait le roi ; et le même jour épousa la princesse. Le chat devint grand seigneur, et ne courut plus après les souris que pour se divertir.
(1) laceron ou laiteron : terme de botanique.Genre de plantes lactescentes qui se rapprochent de la laitue, dont elles ont en partie les propriétés.
Le vieux papillon et le jeune
Le vieux papillon et le jeune
Fuyez, mon fils, fuyez cette flamme infidèle,
Disait un jour à son cher nourrisson
Un vieux routier de papillon.
Moi-même maintes fois je m'y suis brûlé l'aile ;
Moi-même bien souvent j'ai manqué d'y rester.
Fuyez-la donc, vous dis-je, avec un soin extrême.
Le jeune papillon promit de l'éviter.
Mais pourquoi donc, disait-il en lui-même,
Me tant recommander d'éviter ce flambeau ?
Il est si brillant et si beau !
Les vieilles gens sont trop timides ;
Un nain leur paraît un géant ;
Un petit moucheron leur est un éléphant.
S'il fallait les prendre pour guides,
On ne verrait partout que piège, que danger.
Voyons donc ces lueurs qu'on nous dit si perfides,
Et mettons-nous nous-même en état d'en juger.
A ces mots, tout autour des flammes homicides,
Notre papillonneau se mit à voltiger ;
Il n'y ressent d'abord qu'une chaleur flatteuse,
Il suit cette amorce trompeuse ;
De plus près il veut la sentir :
La flamme, par sa violence,
Le consume et le fait périr.
Voilà ce que produit la désobéissance.
Adoption d’un chien (Anatole France)

Anatole FRANCE (L’anneau d’améthyste)
Adoption d’un chien
M. Bergeret est un professeur qui travaille à un grand ouvrage sur l’Enéide de Virgile.Tandis qu’il «se livre aux silencieuses orgies de la méditation», sa vieille bonne lui apporte dans son tablier un petit chien qu’elle a recueilli.
Un matin, comme M. Bergeret, assis devant sa table, près de la fenêtre sur laquelle tremblaient les feuilles du platane, recherchait comment les vaisseaux d’Enée avaient été changés en nymphes(1), il entendit gratter à la porte et il vit tout aussitôt la vieille servante qui portait sur son ventre, comme une sarigue, un nourrisson dont la tête noire sortait du tablier troussée en manière de poche. Elle resta un moment immobile, avec un air d’inquiétude et d’espérance, puis elle posa le petit être sur le tapis aux pieds du maître.
«Qu’est-ce que c’est que ça ?» demanda M. Bergeret.
C’était un petit chien de race incertaine, qui tenait du terrier, avec une jolie tête, bien coiffée, le poil ras, couleur feu très sombre, et un bout de queue de rien du tout. Il avait le corps encore mou, et il allait, flairait sur le tapis.
«Angélique, dit M. Bergeret, portez cette bête à ses maîtres.
- Monsieur, elle n’en a pas, répondit Angélique.»
Bergeret regarda en silence le petit chien qui était venu sentir ses pantoufles et qui reniflait agréablement. M. Bergeret était philologue. C’est peut-être pourquoi il fit, dans ces conjonctures, cette vaine question :
«Comment s’appelle-t-il ?
- Monsieur, répondit Angélique, il n’a pas de nom.»
Bergeret parut contrarié de cette réponse. Il regarda le chien d’un air de tristesse et de découragement.
Alors le chien posa ses deux pattes de devant sur la pantoufle de M. Bergeret et, la tenant ainsi embrassée, il en mordilla la pointe avec innocence. M. Bergeret, soudain attendri, prit sur ses genoux le petit être sans nom. Le chien le regarda. Et M. Bergeret fut ému par ce regard confiant.
«Le bel oeil !»dit-il.
Il est vrai que ce chien avait de beaux yeux, des prunelles marron avec des lueurs dorées, dans une amande d’un blanc chaud. Et le regard de ces yeux exprimait des idées simples et mystérieuses, qu’on sentait communes aux animaux pensifs et aux hommes simples, qui vivent sur terre.
Mais fatigué peut-être de l’effort intellectuel qu’il venait de faire pour communiquer avec l’homme, il ferma ses beaux yeux et découvrit, dans un large bâillement, sa gueule rose, sa langue en volute et l’armée de ses dents éclatantes.
Bergeret lui mit la main dans la gueule. Le petit chien lui lécha la main. Et la vieille Angélique, rassurée, sourit.
«Il n’y a pas plus affectueux que cette petite bête, dit-elle.
Le chien, dit M. Bergeret, est un animal religieux. Sauvage, il adore la lune et les clartés flottantes sur les eaux. Ce sont ses dieux et il leur adresse, la nuit, de longs hurlements. Domestique, il se rend favorable, par ses caresses, les génies puissants qui disposent des biens de la vie, les hommes. Il les vénère, il accomplit, pour les honorer, des rites qu’il connaît de science héréditaire ; il leur lèche les mains, se dresse contre leurs jambes, et s’il les voit irrités contre lui, il s’approche d’eux en rampant sur le ventre, en signe d’humilité, pour apaiser leur colère.
- Tous les chiens, dit Angélique, ne sont pas amis de l’homme. Il y en a qui mordent la main qui les nourrit.
- Ce sont des chiens impies et délirants, dit M. Bergeret, des insensés semblables à Ajax, fils de Télamon(2), qui blessa à la main Aphrodite d’or(3). Ces sacrilèges périssent de male mort ou bien ils mènent une vie errante et misérables.»
(3) Aphrodite d’or : Vénus, chez les grecs Aphrodite, déesse de la beauté, nommée Aphrodite d’or par les poètes à cause de sa splendeur. C’est d’ailleurs Diomède, et non Ajax, qui dans l’Iliade d’Homère la blesse à la main.
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