Le dragon des Chevaliers de Saint-Jean (Alexandre Dumas)





Les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui, comme on le sait, avaient été fondés par Gérard Tenque, gentilhomme provençal, dont nous retrouverons plus tard le berceau aux Martigues, habitaient au XIVe siècle l’île de Rhodes, dont ils portaient aussi le nom. Or, Rhodes vient du mot phénicien Rod, qui veut dire serpent. Ce nom, comme on le pense bien, avait une cause, et cette cause, c’était la quantité innombrable de reptiles que de temps immémorial la patrie du colosse renfermait.

Il est juste de dire cependant que les serpents avaient fort diminué depuis deux cents ans que les moines guerriers s’étaient établis dans l’île, attendu que, dans leurs moments perdus, et pour s’entretenir la main, les chevaliers leur faisaient une rude chasse. Il résulta de cette activité que la commanderie se croyait à peu près délivrée de ses ennemis, lorsqu’un jour un dragon apparut, d’une grandeur si gigantesque et d’une forme si monstrueuse, que près de lui le fameux serpent de Régulus38 n’était qu’une couleuvre.
Les chevaliers furent fidèles à leurs traditions, si dangereux qu’il fût de les suivre. Plusieurs se présentèrent pour combattre le monstre, et sortirent tour à tour de Rhodes pour l’aller relancer dans la vallée où il avait sa caverne. Mais de tous ceux qui sortirent, pas un ne revint ; et en ce cas comme toujours, la perte tomba sur les plus vaillants. Le grand maître, Hélion de Villeneuve, fut si désespéré du résultat des premières tentatives qu’il défendit, sous peine de dégradation, qu’aucun des chevaliers qui étaient sous ses ordres combattît le serpent, disant qu’un pareil fléau ne pouvait être suscité que par Dieu, et que par conséquent c’était avec les armes spirituelles, et non avec les armes temporelles, qu’il le fallait combattre. Les chevaliers cessèrent donc leurs entreprises, au grand désappointement du monstre, qui commençait à s’habituer à la chair humaine, et qui fut forcé d’en revenir tout bonnement à celle des bœufs et des moutons.

Sur ces entrefaites arriva à Rhodes un chevalier de la Camargue, nommé Dieudonné de Gozon : c’était à la fois un chevalier d’une grande bravoure et d’une grande prudence, mais qui ne s’était jamais battu qu’en Occident ; de sorte qu’il résolut, à l’endroit du serpent, de donner à ses compagnons un échantillon de ce qu’il savait faire ; mais comme, ainsi que nous l’avons dit, c’était un homme aussi sage que brave, il résolut de ne pas risquer imprudemment sa vie, comme avaient fait de la leur ceux qui avaient entrepris l’aventure avant lui ; et, avant de combattre, il voulut bien savoir à quel ennemi il avait à faire.

En conséquence, Dieudonné de Gozon prit sur le monstre les renseignements les plus exacts qu’il put se procurer, et il apprit qu’il habitait un marais à deux lieues de la ville. Vers les onze heures du matin, c’est-à-dire au moment le plus chaud de la journée, il sortait de sa caverne et venait dérouler au soleil ses immenses anneaux, restait jusqu’à quatre heures à l’affût de sa proie, puis, cette heure arrivée, rentrait dans sa caverne pour n’en sortir que le lendemain.
Ce n’était point assez, Gozon voulut voir le serpent de ses propres yeux. En conséquence, il sortit un matin de Rhodes, et s’achemina vers le marais, muni, au lieu d’armes, d’un crayon et d’une feuille de papier. Arrivé à un millier de pas de la caverne, il chercha un lieu sûr, d’où il pût tout voir sans être vu, et l’ayant trouvé, il attendit, son crayon et son papier à la main, qu’il plût au serpent de venir prendre l’air. Le serpent était très exact dans ses habitudes ; à son heure ordinaire, il sortit, se jeta sur un bœuf qui s’était aventuré dans ses domaines, l’engloutit tout entier dans son vaste estomac, et, satisfait de sa journée, s’en vint digérer au soleil, à cinq cents pas de l’endroit où Gozon était caché.

Gozon eut donc tout le temps de faire son portrait : le serpent posait comme un modèle ; aussi reproduisit-il avec une fidélité scrupuleuse les moindres détails de sa personne, puis, le dessin terminé, le chevalier se retira avec la même précaution et s’en revint à Rhodes.

Ses camarades lui demandèrent s’il avait vu le serpent. Gozon leur montra son dessin, et ceux qui n’avaient fait même que l’entrevoir reconnurent qu’il était de la plus grande exactitude.

Le lendemain, Gozon sortit de nouveau de Rhodes, et retourna à sa cachette. Le soir, il revint à la même heure que la veille. Les autres chevaliers lui demandèrent ce qu’il avait fait, et il répondit qu’il avait fait quelques corrections à son dessin de la veille. Les chevaliers se mirent à rire.

Le surlendemain, mêmes sorties, mêmes précautions, et au retour même réponse. Les chevaliers crurent leur camarade fou, et ne s’en occupèrent plus.

Ce manège dura trois semaines : au bout de trois semaines, le jeune chevalier savait son serpent par cœur. Alors il demanda au grand maître un congé de six mois, et l’ayant obtenu, il s’en revint en son château de Gozon, qui était situé sur le Petit- Rhône, en Camargue.
À son retour, chacun lui fit grande fête, et surtout deux magnifiques dogues qu’il avait : c’étaient des chiens de la plus grande race, habitués à tenir les taureaux en arrêt, tandis que l’intendant de Gozon les marquait avec un fer rouge. Gozon, de son côté, leur fit grande fête, car il avait ses vues sur eux, et comme il craignait qu’ils n’eussent dégénéré en son absence, il les lança sur deux ou trois taureaux qu’ils coiffèrent à la minute.

Le même jour, Gozon, sûr d’avoir en eux deux auxiliaires comme il les lui fallait, se mit à l’œuvre.

Grâce au dessin qu’il avait pris sur les lieux, et enluminé d’après nature, Gozon fit un serpent si parfaitement exact, que c’était la même taille, les mêmes couleurs, le même aspect ; alors, à l’aide d’un mécanisme intérieur, il lui donna les mêmes mouvements; puis, son automate achevé, il commença l’éducation de son cheval et de ses chiens.

La première fois qu’ils virent le monstre, tout artificiel qu’il était, le cheval se cabra et les chiens s’enfuirent. Le lendemain, chevaux et chiens furent moins effrayés ; mais cependant ni les uns ni les autres ne voulurent approcher de l’animal. Le surlendemain, le cheval vint à la distance de cinquante pas du monstre, et les chiens lui montrèrent les dents. Huit jours après, le cheval foulait le serpent sous ses pieds, et les deux dogues donnaient dessus comme sur le taureau.

Cependant Gozon les exerça deux mois encore, habituant ses chiens à faire leurs prises sous le ventre, car il avait remarqué que sous le ventre le serpent n’avait pas d’écailles. À cet effet, il mettait de la chair fraîche dans l’estomac de son automate, et les chiens, qui savaient que leur déjeuner les attendait là, allaient le chercher jusqu’au fond de ses entrailles. Au bout de deux mois, il n’avait plus rien à leur apprendre : d’ailleurs, si bien raccommodé qu’il fût tous les jours, le monstre commençait à s’en aller en morceaux.

Le chevalier partit pour Rhodes, où, après une traversée d’un mois, il aborda heureusement. Il y avait un peu moins de six mois qu’il en était parti.

En mettant le pied dans le port, il demanda des nouvelles du monstre. Le monstre se portait à merveille; seulement comme de jour en jour les troupeaux et le gibier devenaient plus rares, il étendait maintenant ses excursions jusque sous les murs de la ville. Le grand maître Hélion de Villeneuve avait ordonné des prières de quarante heures. Mais les prières de quarante heures n’y faisaient pas plus que si elles eussent été de simples Ave Maria de sorte que l’île de Rhodes était dans la désolation la plus profonde.

Le chevalier, monté sur son cheval et suivi de ses deux dogues, s’en alla droit à l’église, où il fit ses dévotions, et où il resta en prières depuis sept heures du matin jusqu’à midi, laissant ses chiens sans manger, et donnant au contraire force avoine à son cheval ; puis à midi, c’est-à-dire à l’heure où le monstre avait l’habitude de faire sa sieste, il sortit de la ville et se dirigea vers le marais suivi de ses chiens, qui hurlaient lamentablement, tant ils enrageaient de faim.

Mais, comme je l’ai dit, le monstre s’était fort rapproché de la ville ; de sorte que le chevalier eut à peine fait un mille hors des portes qu’il le vit bâillant au soleil et attendant une proie quelconque. Aussi, à peine de son côté le monstre eut-il vu le chevalier, qu’il releva la tête en sifflant, battit des ailes et s’avança rapidement contre lui.

Mais la proie sur laquelle il comptait était de difficile digestion, car à peine les deux dogues l’eurent-ils vu qu’ils crurent que c’était leur serpent de carton, et que, se souvenant qu’il avait leur déjeuner dans le ventre, au lieu de fuir, ils se jetèrent sur lui et l’attaquèrent avec acharnement. De leur côté, le cheval et le chevalier faisaient de leur mieux, l’un ruant des quatre pieds, l’autre frappant des deux mains ; de sorte que le malheureux serpent, qui ne s’était jamais trouvé à pareille fête, voulut fuir vers sa caverne ; mais il était condamné ; un coup d’estoc du chevalier le jeta sur le flanc, en même temps qu’un coup de pied du cheval lui brisait l’aile, et que les deux dogues lui fouillaient l’un l’estomac pour lui manger le cœur, et l’autre les entrailles pour lui manger le foie. En même temps, les habitants de la ville, qui étaient montés sur les remparts, et qui, d’où ils étaient, voyaient le combat, battirent des mains à l’agonie du monstre. Les applaudissements encouragèrent le chevalier, qui sauta à terre, coupa la tête du serpent, et l’ayant attachée en signe de trophée à l’arçon de son cheval, rentra dans la ville de Rhodes, triomphant comme le jeune David, et fut reconduit au palais des chevaliers, accompagné de toute la population. Ses deux chiens le suivaient en se léchant le museau.

Mais arrivé à la commanderie, il trouva le grand maître Hélion de Villeneuve qui l’attendait, et qui, au lieu de le féliciter sur son courage, lui rappela l’ordonnance qu’il avait rendue, et qui défendait à aucun chevalier de Saint-Jean de se mesurer contre le monstre ; puis, en vertu de cette ordonnance à laquelle le chevalier avait si heureusement contrevenu, il l’envoya en prison en disant que mieux valait que tous les troupeaux et la moitié des habitants de l’île soient mangés qu’un seul chevalier de l’ordre manquât à la discipline. En conséquence de cet axiome, dont les Rhodiens contestaient la vérité, mais dont le chevalier fut obligé de subir l’application, le grand maître envoya Gozon au cachot, assembla le conseil, qui, séance tenante, condamna le vainqueur à la dégradation ; mais, comme on le comprend bien, à peine le jugement fut-il rendu que la grâce ne se fit point attendre. Gozon fut réhabilité, réintégré dans son titre et comblé d’honneurs ; puis quelques mois après, Hélion de Villeneuve étant mort, il fut élu grand maître à sa place. Ce fut à compter de ce moment que Gozon prit pour armes un dragon, armes qui furent conservées par sa famille jusqu’au commencement du XVIIe siècle, époque à laquelle cette famille s’éteignit.

Quant au cheval et aux deux dogues, ils furent nourris tout le temps de leur vie aux frais de la commune de Rhodes et empaillés après leur mort.









L'eau vive (Chanson)


Comment l'araignée tisse sa toile

L'ensemble, ou presque, des 50 000 espèces d'araignées existantes, est capable de produire de la soie. Il existe mille et une toiles différentes, propre à chaque espèce et d'utilité diverses. Les araignées construisent des toiles pour se nourrir, se reproduire, se protéger, se fabriquer des nids etc... L'épeire diadème est une araignée qui bâtit sa toile en 1 h environ, suivant un rituel très précis, et en produisant 30 m de fil de soie. Découvrez les étapes de fabrication de la toile.

Illustration


Lectures illustrées de l'enfance

A.Vivaldi "La Folia"




La souris des villes et la souris des champs









La souris des villes et la souris des champs






Un jour d’été, une petite souris, qui vivait dans un joli nid suspendu à une grosse tige de blé, invita une de ses cousines, qui habitait la villa voisine, à venir passer une journée avec elle.

La souris de la ville admira beaucoup les beaux épis dorés et les coquelicots rouges, mais elle trouva le dîner un peu maigre.

- Comment ! dit-elle, tu n’as à manger que des grains d’orge, et quelques racines ? Ce n’est pas vivre ça ! Moi, j’ai toutes sortes de bonnes choses à grignoter tous les jours ! Viens me rendre ma visite, et tu verras.

La petite souris des champs fut très contente de cette invitation. Dès la semaine suivante, elle se rendit à la ville, chez sa cousine, qui habitait la maison d’un riche négociant.





Sa cousine la reçut très bien et la mena d’abord dans le placard de la cuisine. Là, sur la planche d’en bas, il y avait un pain de sucre blanc. La souris de ville fit un petit trou dans le papier avec ses dents, et toutes deux se mirent à grignoter.

La petite souris des champs pensait qu’elle n’avait jamais rien goûté d’aussi bon, quand tout à coup la porte du placard s’ouvrit brusquement : bang ! C’était la cuisinière que venait chercher de la farine.


- Vite ! Vite ! sauvons-nous ! chuchota la souris de ville, et toutes les deux s’échappèrent par le petit trou qui les avait laissées entrer.


La souris des champs était toute tremblante ; mais l’autre dit : «Ce n’est rien ; elle va s’en aller, et nous reviendrons.»




Les souris revinrent et, cette fois, elles grimpèrent tout en haut, sur la planche où il y avait un bocal plein de pruneau, qu’elles se mirent à ronger. C’était encore meilleur que le sucre ! Mais, tout à coup, on entendit un grattement à la porte du placard, et un mi-a-o !...


- Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda la souris des champs.



- Chu... u... ... t ! dit sa cousine en courant à son trou où sa camarade la suivit aussi vite qu’elle put. Et quand elles furent en sûreté :



- C’est Mistigri, le gros chat de la maison, dit la grosse souris ; il n’a pas son pareil pour attraper les rats, et s’il nous avait vues !...


- C’est terrible ! dit la petite souris, je vais te mener à la cave. Il y a quelque chose de délicieux là-bas.

Les deux amies descendirent à la cave, et elles virent dans une vielle armoire des rangées de fromages de Hollande. Il y avait aussi des chaînes de saucissons et des barils de pommes sèches, et bien d’autres choses encore ! Ce que cela sentait bon ! La petite campagnarde courait de tous les côtés, grignotait un bout de fromage par-ci, un saucisson par-là, quand elle vit un délicieux morceau de lard grillé dans une drôle de petite machine.

Elle allait y porter la dent, quand sa cousine l’appela :

- Arrête ! arrête ! ne va pas là !

- Pourquoi ? demanda la petite souris en s’arrêtant.

- Cette chose est une souricière, dit l’autre. Si tu avais touché le lard avec tes dents, quelque chose se serait décroché et tu aurais été prise.

La petite souris regarda la trappe, puis le lard ; puis sa cousine.

- Avec ta permission, dit-elle, je pense que je m’en irai chez nous. J’aime mieux n’avoir à manger que du blé et des racines et être tranquille, que d’avoir du sucre  et du fromage et d’être effrayée tout le temps !



Miss Sara Cone Bryant (Comment raconter les histoires aux enfants)








Les souliers rouges (Andersen)

source : gallica.bnf.fr




Il était une fois une jolie petite fille, mais si pauvre qu’en été elle était obligée d’aller toujours nu-pieds, et en hiver de porter de gros sabots ; de sorte que ses petits pieds finirent par devenir tout rouges, et cela paraissait très dangereux.

Au milieu du village demeurait la vieille mère du cordonnier. Elle se mit à l’ouvrage, et confectionna du mieux qu’elle put, avec de vieilles lisières de drap rouge, une petite paire de chaussons. Ils étaient assurément fors laids et très grossièrement faits ; mais son intention était bonne, car ces chaussons étaient destinés à la pauvre petite fille. Catherine était son nom.





Le jours même où l’on enterra sa mère, on lui donna les chaussons rouges ; et elle les mit alors pour la première fois. Certes ce n’était pas là une chaussure de deuil, mais Catherine n’en avait pas d’autre. Elle les mit donc à ses pieds nus, et suivit, ainsi chaussée le cercueil.

Tout à coup, passa par là une grande et belle voiture, dans laquelle était assise une dame âgée et d’une taille élevée. Elle regarda la petite fille, et éprouva de la compassion pour elle. Elle dit au curé : «Mon bon monsieur, donnez-moi cette petite fille, je serai bonne pour elle et en prendrai bien soin».

Catherine s’imagina que cela lui arrivait à cause de ses chaussons rouges ; mais la vieille dame dit qu’ils étaient horriblement laids, et les fit brûler. Cependant Catherine fut habillée tout à neuf, et on lui apprit à lire et à coudre. On lui disait qu’elle était jolie ; mais le miroir lui répétait : «Vous êtes plus que jolie, Catherine, vous êtes belle et charmante.»

A peu de temps de là, la reine du pays vint en voyage de ce côté avec la petite princesse sa fille. Le peuple accourut en foule au palais, et Catherine se trouvait au milieu de cette foule. La petite princesse, tout de blanc habillée, se tenait à la fenêtre et était l’objet de l’attention et de la curiosité générales. On ne voyait pas autour d’elle une nombreuse suite, ni sur sa tête une couronne d’or ; en revanche elle avait de charmants souliers de maroquin rouge. Ils étaient certes autrement beaux que les chaussons confectionnés tant bien que mal pour la petite Catherine par la mère du cordonnier. D’ailleurs y a-t-il au monde quelque chose qui puisse égaler les souliers rouges ?

A la fin Catherine devint assez grande pour être admise à la sainte table et faire sa première communion. On lui donna à cette occasion des robes neuves, et elle dut aussi avoir des souliers neufs. Le premier cordonnier de la ville prit mesure de son pied ; il le fit chez lui, dans sa boutique où il y avait de grandes armoires à glaces toutes remplies de beaux souliers et de bottines bien coquettes et luisantes. C’était en vérité beau à voir ; mais comme la vieille dame n’y voyait pas bien claire, elle n’éprouva pas de plaisir à les regarder.

Or, parmi tous ces jolis souliers, il y en avait justement une parie de rouges tout à fait pareils à ceux qu’avait eu la princesse. Comme ils étaient jolis ! et puis le cordonnier dit à Catherine qu’ils avaient été faits de commande pour l’enfant d’une comtesse, mais qu’ils s’étaient trouvés trop petits.


Les souliers furent essayés ; ils chaussaient parfaitement Catherine, et on les acheta. Mais la bonne vieille dame ignorait tout à fait qu’ils fussent de cette couleur, car elle n’aurait jamais permis que Catherine allât à l’église en souliers rouges. Néanmoins, c’est ce qui arriva.

Toute le monde regardait les pieds de la jeune fille ; et quand elle traversa l’église pour entrer dans le choeur, il lui sembla que les vieilles statues des saints tenaient leurs yeux fixés sur ses beaux souliers rouges. Ce fut là son unique pensée, lorsque l’évêque lui donna le sacrement de la confirmation, pendant tout l’édifiant discours qu’il prononça à cette occasion, pendant que l’orgue faisait entendre ses plus solennels accents auxquels succédaient les voix pures et claires des choeurs. Mais Catherine ne pensait toujours qu’à ses souliers rouges.

Dans l’après-midi, chacun raconta à la vieille dame que Catherine était venue à l’église en souliers rouges ; et la vieille dame de dire alors qu’ils étaient fort laids, qu’il était d’ailleurs tout à fait inconvenant de les porter ; qu’à l’avenir, ce serait en souliers noirs, quand bien même ils seraient vieux et tout usés.

Le dimanche suivant, Catherine s’apprêta pour aller à l’église. Après avoir alternativement considéré à plusieurs reprises ses souliers noirs et ses souliers rouges, elle se décida à mettre encore les rouges.

Il faisait ce jour-là le plus beau soleil qu’on put voir. Catherine et la vieille dame suivirent un sentier à travers champs et où il y avait en chemin beaucoup de poussière.

A la porte de l’église se tenait un vieux soldat invalide, avec une paire de béquilles et une grande belle barbe, plutôt rouge que blanche.

Le fait est qu’elle était rouge. Il fit un profond salut et demanda à la vieille dame si elle voulait qu’il essuyât la poussière de ses souliers. Elle lui répondit oui, et Catherine présenta aussi son petit pied. «Voyez donc ! les beaux souliers de bal que cela fait, dit le vieux soldat : garde à vous, quand vous danserez !» et tout en parlant de la sorte, il appliqua un bon coup de la paume de la main sur la semelle.

La vieille dame lui donna une petite pièce de monnaie pour sa peine, puis elle entra avec Catherine dans l’église.

Chacun dans l’église se prit à regarder les souliers rouges de Catherine, et toutes les antiques statues de saints semblèrent encore fixer leurs yeux sur ces souliers. Quand Catherine s’agenouilla aux pieds de l’autel, elle ne pensa encore qu’à ses souliers. Elle oublia à quel ineffable mystère on avait bien voulu l’admettre en lui permettant de prendre place à la sainte table huit jours auparavant ; elle oublia l’édifiante allocution dont cette pieuse solennité avait fourni le sujet à l’officiant, elle oublia même de faire ses prières...

Enfin tout le monde sortit de l’église et la vieille dame remonta dans son carrosse qui, pendant l’office, était venu l’attendre à la porte. Catherine levait justement le pied pour y monter à son tour, quand le vieux soldat s’écria encore «Voyez donc les beaux souliers de bal !» Et alors Catherine ne put pas s’empêcher d’essayer de faire un ou deux pas de danse, et une fois qu’elle eut commencé de danser, ses pieds ne s’arrêtèrent plus. On eût dit que les souliers exerçaient sur elle une espère de puissance magique. 

Elle s’en alla en effet dansant tout autour de l’église, sans pouvoir s’arrêter, de sorte que le cocher de la veille dame fut obligé de courir après elle, de la saisir par le corps, et de la hisser dans le carrosse. Ses pieds n’en continuèrent pas moins à danser, de sorte qu’il heurtèrent souvent les jambes de la bonne vieille dame. On finit par ôter à Catherine ses souliers, et alors seulement ses jambes demeurèrent en repos.

Quand on fut de retour au logis, les souliers furent placés dans une armoire ; mais Catherine ne pouvait pas s’empêcher d’aller à tout moment les regarder.

A quelque temps de là, la vieille dame se trouva malade, et les médecins déclarèrent qu’elle n’en reviendrait pas. Elle aurait eu besoin d’être bien soignée, bien veillée, et assurément Catherine plus que toute autre était tenue de lui rendre un pareil service ; mais il devait y avoir un grand bal dans la ville, et Catherine y avait été invitée. Elle considérait attentivement sa veille protectrice, sentait l’impossibilité qu’elle guérît jamais, puis allait regarder les souliers rouges en pensant qu’après tout il ne pouvait pas y avoir grand mal de sa part d’aller à ce bal. Il lui vint alors à l’idée d’essayer, tout au moins encore une fois, de mettre ses beaux souliers rouges, fait assurément fort innocent en lui-même, se dit-elle. Elle partit tout à coup pour le bal et se mit à danser.

Toutes les fois qu’elle aurait dû aller à droite, les souliers la faisaient aller à gauche ; et quand il fallut, pour exécuter les figures du quadrille, remonter le salon, les souliers l’entraînèrent du côté opposé, puis en bas de l’escalier, puis dans la rue, puis hors des portes de la ville. Ils s’en allèrent toujours de la sorte dansant, toujours dansant, jusqu’à ce qu’enfin ils la conduisissent dans une grande et sombre forêt.




Là, elle aperçut entre les arbres une vive lumière, et elle crut que c’était la lune, car elle avait tout à fait la figure d’un homme. Le fait est que c’était bel et bien un visage d’homme, car là encore était assis le vieux soldat à la grande barbe rouge, lui faisant des signes de tête et disant : «Voyez donc les beaux souliers de bal !»

Elle tressaillit d’épouvante et aurait bien voulu alors se débarrasser de ses maudits souliers rouges ; mais ils tenaient trop fort. Elle retira ses bas aussi loin qu’elle put, mais les souliers étaient devenus complètement adhérents à ses pieds. Elle fut donc obligée de s’en aller toujours dansant, dansant à travers plaines et marais, dansant par la pluie et par la clarté du soleil, dansant nuit et jour ; mais c’était surtout pendant les heures de la nuit, que cela faisait un effroyable supplice !

Elle dansa jusqu’au cimetière, mais les morts n’ont guère envie de danser, et de fait ils ont bien mieux à faire ! Elle essaya de s’asseoir sur le tombe du pauvre, là où croît l’amère tanaisie(1). Mais il ne pouvait y avoir de repos pour ses membre fatigués, et quand elle arriva du côté de la grande porte de l’église qui était tout ouverte, elle aperçut là un ange, en longs vêtements blancs, avec des ailes qui de ses épaules descendaient jusqu’à terre. Son visage était grave et sévère, et à la main, il tenait un glaive grand et brillant.




«Vous continuerez, lui dit-il, vous continuerez à toujours danser ainsi avec vos souliers rouges jusqu’à ce que vous ne soyez plus qu’un squelette ! vous danserez de porte en porte, frappant à toutes les maisons où demeurent des enfants vaniteux et orgueilleux, afin qu’ils vous entendent et qu’ils tremblent ! Allons, dansez !»

«Grâce ! grâce !» s’écria Catherine ; mais elle n’entendit pas la réponse de l’ange ; car les souliers l’entraînèrent à travers la contrée, par les grandes routes et par les chemins de traverse, toujours, toujours dansant.

Un matin, elle passa en dansant devant une porte qu’elle connaissait fort bien. Cette porte était toute tendue de noir, et une bière sur laquelle étaient placés un couronne de fleurs et un crucifix en sortit tout à coup. A cela elle comprit que la vieille dame, sa bienfaitrice, était morte ; elle se sentit alors abandonnée par tout le monde et condamnée par l’ange de Dieu.





Elle s’en allait cependant toujours dansant, toujours dansant, obligée de danser même au milieu de l’obscurité des nuits. Les souliers rouges la conduisaient à travers les ronces et les épines qui vous déchiraient ses pieds et vous les mettaient tout en sang. En dansant de la sorte à travers les bruyères, elle arriva à une petite maison isolée. Elle savait que le bourreau demeurait là, et elle frappa à la fenêtre en disant : «Sortez, sortez, car je ne puis entrer dans votre maison, moi, il faut que je danse !»

«Vous ne savez pas qui je suis, à ce que j’imagine, répondit-il : c’est moi qui coupe la tête aux méchants, et je ne vais pas tarder à avoir de la besogne, car j’entends ma hache qui tinte.»

«Oh! ne me coupez pas la tête, dit Catherine, car alors je ne pourrais plus me repentir de mes péchés ; coupez-moi plutôt les pieds et les souliers rouges avec.»

Et elle confessa sa conduite coupable, et le bourreau lui coupa les pieds et les souliers rouges avec ; et les souliers rouges s’en allèrent seuls toujours dansant à travers la campagne, jusque dans les profondeurs de la forêt. Le bourreau lui fit ensuite des pieds de bois et une paire de béquilles ; puis il lui apprit le psaume que chantent toujours les pécheurs. Elle lui baisa alors la main avec laquelle il tenait la hache, et elle reprit son chemin à travers les bruyères.

«Maintenant, se dit-elle, que j’ai assez souffert pour les souliers rouges, je m’en vais aller à l’église, afin que tout le monde puisse me voir.» Tout en parlant de la sorte, elle se dirigea lestement vers la porte de l’église ; mais quand elle y arriva, elle y trouva les souliers rouges qui dansaient encore devant elle. A cette vue, elle fut saisie de frayeur et s’enfuit bien vite.

Elle fut très triste toute cette semaine-là, et répandit des torrents de larmes amères ; mais quand arriva le dimanche, elle se dit : «Maintenant certes, j’ai assez souffert, assez lutté : je ne crains pas de dire que je suis tout aussi bonne qu’une foule de gens qui sont là dans l’église et qui ont si bonne opinion d’eux-même.» Elle partit donc avec plus de résolution que l’autre fois, mais elle ne fut pas plutôt arrivée à la porte du cimetière, qu’elle aperçut les souliers rouges dansant devant elle, et elle fut de nouveau saisie de terreur. Elle s’en retourna donc bien vite et se repentit alors sincèrement de son orgueil et de sa conduite coupable.

Elle s’en alla trouver ensuite M. Le Curé pour le prier de vouloir bien lui trouver une place de servante ; elle assura qu’elle serait bien laborieuse et qu’elle ferait tout ce qu’elle pourrait pour contenter les maîtres qu’il lui donnerait. Elle ajouta qu’elle ne tenait pas aux gages, que tout ce qu’elle demandait c’était d’avoir un gîte et de servir de bons maîtres. Le bon prêtre eut pitié d’elle, et la recommanda à une dame charitable qui la prit à son service. Catherine devint laborieuse et raisonnable. Tous les enfants l’aimaient bien, et quand il leur arrivait de causer coquetterie ou beauté, Catherine hochait la tête.

Un dimanche qu’il s’en allaient tous à l’église, ils lui demandèrent si elle n’y viendrait pas avec eux ; mais au lieu de leur répondre elle se contenta de regarder ses béquilles d’un air triste et les larmes dans les yeux. Les autres s’en allèrent donc à l’église, tandis que Catherine gagnait seule sa petite chambre. Il n’y avait juste de la place que pour un lit et une chaise ; elle s’y assit avec son livre de prières à la main, et pendant qu’elle le lisait avec dévotion, le vent lui apportait les sons si suaves de l’orgue retentissant dans l’église. Elevant alors vers le ciel ses yeux baignés de larmes, elle s’écria : «Seigneur, ayez pitié de moi !»

A ce moment, le soleil perça les nuages qui l’avaient jusqu’alors obscurci, et ses rayons projetèrent un éclat plus vif que jamais. Alors apparut aux yeux de Catherine l’ange de Dieu, aux longs vêtements blancs, le même qu’elle avait déjà vu à la porte de l’église dans la terrible nuit que vous savez. Mais au lieu d’une flamboyante épée, il tenait à la main un beau rameau vert avec de grosses touffes de roses. Il en toucha le plafond, s’éleva dans les airs, et à l’endroit qu’il avait touché brilla aussitôt une étoile d’or. L’ange toucha les murailles, et elles s’écroulèrent. Catherine aperçut alors l’orgue dont elle entendait les sons harmonieux ; elle vit les statues des saints, et tous les fidèles chantant autour d’elle les louanges du Seigneur. L’église avait tout à coup été transportée dans la chambre de la pauvre fille, ou plutôt c’est elle qui avait été transportée dans l’église. Elle s’y trouvait auprès du reste de la famille, et quand les chants cessèrent chacun lui fit avec la tête un petit signe d’amitié comme pour lui dire : «C’est bien à vous, Catherine, d’être venue !»

«C’est la grâce de Dieu,» se dit-elle


L’orgue fit retentir ses sons les plus puissants, les voix de l’assistance se mêlèrent en doux concert. Le soleil darda à travers la fenêtre ses rayons les plus vifs sur Catherine, et alors son coeur se trouva tellement inondé de lumière, de paix et de joie, qu’il se brisa. A ce moment l’âme de Catherine s’envola vers Dieu sur un des rayons du soleil, et dans le ciel il ne fut pas mention des souliers rouges.






(1) tanaisie : Plante aux feuilles très découpées, aux petits capitules jaunes serrés.